Marion Kalter

Photographs

Mes parents et moi même sommes arrivés en France à l’été 1953. Mon père, allemand d’origine puis naturalisé américain en 1944 lors de son exil depuis 1936, revient en Europe en 1947, rencontre ma mère viennoise à Salzbourg. Je nais en 1951. Après mes deux premières années passées aux Etats Unis mon père trouve un travail comme juriste à la base américaine de Châteauroux, faisant partie de l’OTAN.
Je crois que mes parents ne connaissaient même pas le nom de cette ville située en plein centre de la France au beau milieu de “nulle part”, ce que l’on appelle aujourd’hui la “France profonde”.
On me met à l’école maternelle à argenton sur creuse. Pendant deux mois, ne parlant pas un mot de français je n’ouvre pas la bouche, puis tout d’un coup, m’a t-on dit, j’ai commencé à parler en disant “Pouvez vous me passer mon manteau”.
Mes parents avaient loué un chateau un peu dégradé; les hirondelles faisaient leur nid dans les chambres. Lucien, qui s’occupait du jardin devait aussi tuer le cochon.
Ce sont mes premiers souvenirs. Un an plus tard mes parents louent un moulin au bord de la Bouzanne. La meunière, Madame Limet y vivait encore, dans un des bâtiments. Elle pêchait le poisson, élévait les lapins et les saignait au cou, conservait des escargots dans une cage en leur faisant manger de la salade pour les bouillir par la suite. Il y avait aussi le potager, si bien qu’elle n’avait presque rien à acheter pour se nourrir. Son mari est mort en 1956, ce fut la première personne que j’ai vue morte, allongée sur le lit, les bras en croix, avec un chapelet dans les mains et un peu de buis.
L’école était à deux kilomètres, j’y allais à vélo avec la fille des voisins garde barrière, “La Clodette”. Je passais du temps chez eux, le père , Monsieur Montmarcher jouait très bien l’accordéon. Par la suite c’est lui qui était de service pour les “après vendanges”. Je dansais aussi sur des airs de Charles Trenet qu’on jouait sur le “pick-up”.
J’allais chercher le lait chaud à la ferme, mais il fallait traverser les rails le long de la gare pour y arriver. Mes deux copains eétaient les petits enfants de la maison d’à côté, Serge et Bernard. Les grands parents cultivaient des patates dans le champ en face de chez nous, on retournait la terre avec un cheval de trait. Le “p’tit Réné” et sa mère habitaient un coin de la maison, de l’autre côté Marie Louise et Maurice. Les matelas étaient en paille, le chien Tino, attaché à une longue laisse mangeait les restes dans une casserole.
L’école avait trois rangées, c’est à dire trois classes. La maîtresse d’école très sévère me punissait en m’enfermant entre deux portes, ou bien me mettant sous le bureau ou bien en m’attachant la natte pour m’enpêcher de bouger. On m’appelait “ la girouette”. Autre punition: au piquet ou bien mettre le “bonnet d’âne.”
Nous amenions à manger dans une gamelle, nous nous chauffions grâce à une brique préparée dans le poêle de la classe et écrivions avec la plume trempée dans l’encre de l’encrier inscéré sur notre table d’écolier. Il y avait bien sûr le tableau noir où nous écrivions à la craie. On effaçait avec une éponge et on tapottait l’éponge sur le tronc du tilleuil pour enlever la poussière de craie.
Tout cela n’est que le début de mes souvenirs.
Par la suite on m’a mise comme “interne” au lycée de jeunes filles de Châteauroux. Cela n’a pas été très drôle d’’être enfermé, de dormir dans un dortoir commun, de prendre la douche une fois pas semaine ou de ne sortir de l’établissement une fois par semaine le jeudi, en rang deux par deux habillé dans un costume pied de poule marron et blanc, l’uniforme du lycée de jeunes filles Pierre et Marie Curie.
J’y ai passé sept années dans les conditions de pré-mai 68.
Etant américaine, habillée par ma mère de façon très classique avec kilt et gants blancs mes camarades de classe ont fini par m’appeler “Vieille France”…un comble !
Après mon bac je suis partie etudier la peinture aux Etats Unis et en revenant en France trois ans plus tard je découvrais grâce aux rencontres de la photographie d’Arles où je traduisais les master-classes des grands maîtres.
Revenant dans le Berry lorsque j’étais devenue photographe, ce n’était pas en “voyeur” que j’ai voulu photographier mes voisins, mes amis, tous les gens du village.
L’Américaine née à Salzbourg et élevée dans le Centre de la France faisait partie de la scène, jétais un des leurs. “Vieille France” photographiait ce qui allait devenir la vieille france